COVID à Manaus, témoignage d’un médecin en soins intensifs

Anfremon NETO – chef de l’Unité de soins intensifs, Hôpital Getúlio Vargas, Manaus, Brésil 14 janvier 2021
« Bon, les amis, parlons un peu de ce qui s’est passé aujourd’hui à l’Hôpital Getúlio Vargas…

Ce matin tôt, dès que j’ai su que le réseau d’oxygène était tombé, je suis parti pour l’hôpital et quand je suis arrivé, il y avait déjà beaucoup de monde à l’Unité de soins intensifs, des équipes de plusieurs étages ont été mobilisées pour aider, tenir, tenter de résoudre les problèmes.

Et donc il y avait beaucoup de médecins, plus que d’habitude, beaucoup d’internes, des collègues qui étaient venus de chez eux aussi pour aider. Et tout de suite, ce qui s’est passé très rapidement, c’est que tout le monde a eu une conduite qui est bien adéquate, bien pensée. Le personnel a sorti … tous les patients pour tenter d’améliorer leur oxygénation. On est partis chercher des bouteilles d’oxygène de tous les secteurs de l’hôpital. En général ces bouteilles sont petites et sont utilisées pour les transports, entre le secteur hospitalier et d’autres lieux, ou pour faire une chirurgie. On a besoin de ces bouteilles pour alimenter les ventilateurs. En général on utilise une bouteille pour deux ventilateurs. On a rationné les bouteilles d’oxygène.

On a tenté… dans la mesure du possible, on n’a laissé personne sans oxygène. Et pour ceux qui le toléraient un petit peu, on a personnalisé le rationnement, en accord avec la gravité et les besoins de chaque patient.

Ça a été un moment désespérant, très désespérant, il y avait beaucoup de gens qui pleuraient, parce que les patients, ils… mouraient, et on ne savait pas quoi faire. On a eu trois pertes. Sur 27 patients, on en a perdu 3. Et chaque personne qui a été perdue… ça beaucoup choqué parce que c’est cette sensation d’impuissance. Parce que tu sais que ce que ce dont les gens ont besoin à ce moment c’est d’oxygène, et tu ne peux pas leur en donner…

La détérioration du corps de la personne, sans un niveau adéquat d’oxygène, est très rapide, très rapide. Les gens désaturent très rapidement. Les malades meurent très vite. Ça a été dramatique, déroutant, je trouve que l’équipe, d’une manière générale, est à féliciter !
La famille de HGV… Tout le monde répondait à l’appel. Les copains étaient là, à porter secours, chacun à sa manière. Quelques collègues ont assumé le rôle de rester à côté du malade, les autres sont partis courir après des valves dans les autres étages, de bouteilles d’oxygène dans les autres endroits, etc.

On a reçu des coups de fil de l’extérieur, des collègues qui ont reçu des lits d’autres hôpitaux. Par exemple, le collègue Paulo Eugênio a cédé trois lits dans l’hôpital Adriano George. On a transféré ces malades. Dans une certaine mesure, ça a diminué le chaos chez nous.

Il y a eu deux, deux collègues qu’on a réussi, deux… on a réussi à transférer deux malades vers le système privé. Il y a des patients qui avaient les moyens, alors on a emmené ces personnes vers le système privé. (sic)

De manière générale, en plus de ces malades qui ont été transférés et ceux qui, malheureusement, sont décédés, à l’étage, dans les enfermarias aussi, plusieurs patients qui ont vu leur état s’aggraver, ont dû être intubés. On a admis ces malades au milieu de ce chaos, on a admis ces malades dans l’unité de soins intensifs.

Alors je crois que, malgré le fait que c’était déroutant, l’équipe a très bien réagi à tout le scénario, etc. et on a réussi à sauver qui on pouvait, ceux qu’on pouvait sauver on a réussi à les sauver. Malheureusement, ça n’a pas été possible pour tout le monde.

(soupir) Allons-y… plusieurs journalistes sont entrés en contact avec moi, de toutes sortes de journaux, au moins 7 ou 8, j’ai répondu à personne. Je vais vous parler ici, je m’étais même promis de ne pas me mêler de ça… Mais enfin… je vais vous parler à vous, ici dans mon réseau social et c’est tout, et ça suffit.

Manaus a vécu une situation de chaos, n’est-ce pas, depuis les fêtes de fin d’année jusqu’à maintenant. On est en train de vivre de fait ce qu’on appelle la 2e vague de l’épidémie de COVID.
Cette seconde vague, elle est dévastatrice, elle annihile, les choses sont différentes, très différentes. Le virus est plus agressif, on ne sait pas exactement pourquoi mais il y a des malades qui s’aggravent au 5e ou 6e jour. Et de l’autre côté, la limite des 15 jours qu’on avait avant… quand on célébrait « ah, on est arrivé au 14e jour, le danger est terminé, on est libre du COVID… ». C’est fini, c’est fini ! Il y a des malades qu’on met sous ventilation, qui sont intubés, dont la situation s’aggrave, qui manquent d’air au 15e jour, au 20e jour. On a déjà l’expérience d’intuber des gens au 25e, au 28e jour de maladie… Alors, cette histoire de « ah, je suis au 15e jour, je suis sauvé », non.

Ça a changé ça mon pote… Je ne sais pas si c’est vraiment un nouveau variant ou non, je ne vais pas entrer dans cette discussion. Je ne crois pas que le problème soit celui de la réinfection. Je ne doute pas de la réinfection, ok, je pense qu’elle existe, nous avons eu un cas qui le prouve. Et prouver la réinfection est difficile, il faut des tests génétiques, une connaissance en génétique et tout ça, enfin… Mais j’ai connu plein de personnes, à commencer par mon père qui a eu deux crises, deux infections dans un intervalle de 3-4 mois, avec PCR positif, RT-PCR positif et des symptômes. Plusieurs personnes, jusqu’à certains collègues médecins de mon équipe.
Tu demandes si c’est plus bénin ?
Pas nécessairement, OK ? Il y a eu des cas de collègues à moi, une collègue à moi qui est morte récemment et tout indique que c’était un cas de réinfection. Mais je ne crois pas que les réinfections, ce soit le gros de l’affaire. Je crois qu’elles existent mais que ça n’atteint même pas 10%.
Il y a quelque chose ici. Mais aussi je ne pense pas que ce soit la faute exclusive des rassemblements de personnes, des festivités du Nouvel An, je crois que toutes ces choses aident, c’est sûr qu’elles aident beaucoup, qu’elles ont un poids très important pour propager le virus, mais je ne pense pas que ce soit seulement ça.
Réellement, quelque chose a changé dans le virus même. Si ce n’était que les festivités et les élections qu’il y a eu récemment, ça aurait explosé dans tout le pays.

Je pense que c’est ça, ajouté à cette mutation du virus et probablement la saisonnalité, dans cette époque ici à Manaus où il pleut davantage, l’humidité augmente, il y a plus de maladies respiratoires dans cette période.

Enfin, c’est un mélange peut-être de tout cela, je ne sais pas, je pense que la science va répondre à ça, mais le fait est que c’est pire.
On est en train de voir les malades dont l’état s’aggrave davantage, une maladie beaucoup plus agressive, qui emmène beaucoup plus les malades vers des dialyses, ça prend des gens plus jeunes, une population bien plus jeune, souvent avec des très faibles facteurs de risque, voire aucun et, mon gars, c’est en train d’être dévastateur. Dévastateur. Les hôpitaux sont tous remplis. Pour ceux qui ne savent pas, ici à Manaus les hôpitaux privés sont quasiment tous avec des services d’urgences fermés. Si tu as aujourd’hui un infarctus, si tu as un accident de voiture, tu dois te faire opérer de la vésicule, tu dois te faire opérer de l’appendicite, tu es niqué mon gars, tu n’as pas où aller. Et si tu réussi à trouver un endroit où aller, tu cours le risque d’attraper le COVID, tu cours un risque très élevé, parce que tous les hôpitaux sont pleins de COVID.

On a appris à manœuvrer, à s’en occuper mieux, à soutenir ces malades pour qu’ils vivent plus longtemps, mais le revers de la médaille, c’est qu’ils ne récupèrent pas vite, mais ne meurent pas non plus, et cela surcharge totalement le système de santé, sans aucune chance de s’échapper. Alors tout est saturé. En ce moment, je ne sais pas ce qui… L’Etat du Pará (Brésil) a déjà fermé les frontières avec nous, la prochaine étape : les autres Etats ferment leurs aéroports, je ne sais pas, enfin… Mais ça ne va pas avancer. Ça ne va pas avancer !

Malheureusement, je prie pour que le vaccin sorte le plus rapidement possible, quel que soit le degré d’efficacité, parce que je crois que c’est la chose qui va être capable d’éviter que ceci arrive dans les autres Etats (du Brésil). Notre gouvernement, qui est un gouvernement pour qui j’ai voté, j’ai voté pour le gouvernement actuel, mon vote a été déclaré ici sur Facebook, vous pouvez rechercher à l’époque de l’élection, vous allez trouver mes posts bien polémiques. Il y avait beaucoup de gens contre, beaucoup de gens pour, comme tout dans ce pays maintenant, mais c’était un vote déclaré.
Je dis ça pour que ce soit bien clair, j’ai le droit de critiquer les personnes que j’ai placé tout là-haut. Mais ce gouvernement, malheureusement, il a été négationniste par rapport à la pandémie, il relativise tout, banalise tout. Dernièrement, ils ont dit que ce qui se passe ici à Manaus, c’est parce qu’on ne fait pas de traitement précoce. Putain les gens, c’est dégueulasse ça les gars, dégueulasse… C’est dégueulasse pour les gens, les professionnels de santé qui travaillent là toute la journée.

Je fais des visites. Je ne vais pas dire que je les vois tous (les patients) mais, dans les deux Unités de soins intensifs où je travaille, je vois au moins 50 patients par jour, ces derniers jours, depuis les deux dernières semaines.

Et je sais, je sais, tous ont fait un « traitement précoce », tous. Tous ont pris de l’azithromycine, ont pris de l’ivermectine qui est plus récent, certains prenaient de l’Anitta (nitazoxanide) et même de l’hydroxychloroquine, certains continuaient à en prendre malgré tout…

Tout ce qui a été préconisé comme « traitement précoce » a été essayé. Certains patients ont commencé à prendre des corticoïdes chez eux, sans avoir de symptômes respiratoires, tout en sachant que ce n’est pas vraiment top de faire ça. Enfin… Il faut des symptômes pour commencer à faire les choses mais bon…

Les patients ne sont pas idiots, ils lisent, tout le monde se sent concerné par ça, ils savent, ils achètent, ils stockent chez eux, ils commencent à les prendre seuls. Du coup les gens, vous qui regardez cette vidéo : sachez que ce n’est pas par manque de traitement précoce. C’est des propos dégueulasses pour les gens qui travaillent ici. Dire que ce qui se passe ici est un manque de traitement précoce c’est des conneries. C’est vraiment salaud… Pour les gens qui travaillent sérieusement. Qui tentent de faire quelque chose pour ces personnes.

Ce qui se passe ici… Je ne souhaite de mal à personne… je ne veux pas que ça se répète pour personne… je ne souhaite ça à personne. Ce qui s’est passé aujourd’hui, je souhaite que personne ne le vive, mais je pense que le gouvernement, au lieu d’essayer de faire diversion et de dire que tout est ok, que tout va bien, il doit préparer le pays pour la 2e vague. Il doit préparer le pays pour la 2e vague.

Préparez-vous pour la 2e vague. Préparez-vous pour la 2e vague. Parce qu’elle est dévastatrice, elle est cruelle et va prendre de nombreuses vies. J’ai perdu beaucoup d’amis, je suis en train de perdre des collègues de travail. Enfin… Tout cela est lamentable, malheureusement. Voilà, les gens, merci… »